" Car toute recherche commence par une inquiétude ... et finit par un déséquilibre."
Léon Chestov
Comment relier ce que l’on est à ce que l’on fait, est ce nécessaire et possible, souhaitable ?
Construire une pratique et un univers prend du temps, engage à beaucoup de travail, d’introspection et de regard vers l’extérieur, pour proposer un équilibre fragile et sincère.
C’est tenter de relier une recherche fonctionnelle et émotionnelle, trouver du sens au delà de l’objet, essayer de s’inscrire dans une continuité d’un métier ancestral en proposant une singularité actuelle.
C’est de l’ordre de l’impermanence aussi, questionner chaque jour cet état instable et exigent, qui parfois malmène, oblige à accepter l’imperfection, jusqu’à l’aimer, la convoquer comme gage d’unicité, de précieux.
Toute ma production est en grès, modelée, pincée, estampée, structurée, mise en forme avec peu d’outils, beaucoup de temps.
L’argile est une matière qui relie, tout naturellement.
Elle met en lien les temps primitifs et notre actualité, poterie des premiers hommes si peu différente de mes formes modelées au quotidien.
Elle met en résonance un territoire, un paysage, une matière brute et des besoins d’usages simples ou rêvés, une matière polymorphe et des rituels domestiques et symboliques.
Elle relie des cultures et des humains, les artisans et artistes qui l’ont choisie pour faire naître des figures et des mondes, celles et ceux qui accueilleront les pièces.
J’essaie d’interroger, d’explorer ces frontières en proposant des formes simplifiées et sensibles, parfois narratives, souvent organiques ou architecturées, qui finissent par s’agglomérer par affinité pour former «famille».
*photo Sandrine Rosit
Je suis émue et intriguée par la force et la simplicité de la céramique japonaise.
Comment arriver à cet équilibre, cette douce puissance, sans singer, sans prétendre ?
J’essaie d’imprimer à mes pièces une simplicité sophistiquée.
Affiner les épaisseurs, les lisser, ou au contraire volontairement donner du poids, de la présence par des textures plus radicales. C’est cette tension entre le rude et le précieux, le dessiné et le spontané, le nu et l’émaillé, le poli et le rugueux que j’essaie de convoquer, d’équilibrer.
Le registre est contemporain, organique, mais aussi intemporel, hors tendances.
Il s’agit de susciter l’émotion la plus simple, universelle, la reconnaissance inconsciente.
Cela n’exclut, ni le travail sur la forme, sur le détail narratif qui rehausse l’épure, ni l’intention sensorielle sur les surfaces, où les engobes et les émaux se superposent sensuellement.
La même intention est portée aux petites pièces, bol symbolique au creux des mains, qu’à celles plus grandes, qui cherchent la lumière et convoquent la caresse.
En tant qu’ancienne coloriste, j’accorde une qualité particulière aux gammes et camaïeux colorés. Mon engagement à minimiser les oxydes et colorants nocifs, en remplaçant certaines matières industrielles par des matières collectées en pleine nature, me portent naturellement vers une gamme de teintes adoucies, minérales ou végétales, laiteuses et sourdes. Des blancs crayeux aux bruns noircis, des verts aqueux au rouges briques, des beiges chauds au bleutés ferreux.
La nature généreuse et organique, omniprésente dans les paysages drômois qui entourent l’atelier, fait forcément écho.
Dire que la nature est ma source d'inspiration est un peu naïf et limité.
Evidemment qu'en vivant et travaillant en Drôme provençale, le paysage est une présence fulgurante, un ressourcement quotidien et salvateur.
Mais il s'agit plus d'en déduire une recherche, non comme une reproduction mais comme une construction intérieure, un langage intime. Avec des bribes, des restes, des interprétations, des impressions subjectives, projeter un paysage imaginaire comme le reflet d'une mémoire enfantine, fanstasmée, collective; à la fois proche et distante.
Construire un équilibre fragile entre ce que l'on voit et ce que l'on projette.
La pratique de la céramique n'est pas réellement " naturelle".
Oui, on peut trouver son argile en pleine nature, ainsi que des composantes (végétales ou minérales / cendres, marne, limon, calcaire, argile, ... ) qui serviront aux engobes et émaux. Mais le processus et la transformation par le feu à HT est une pure chimie qui en transformant l'état de la matière, nous impose des rejets problématiques.
Comme nombre de potiers et céramistes, c'est une préoccupation sanitaire et éthique qui se pose et nous oblige.
Mes grès viennent de fournisseurs industriels ( français dans la mesure du possible ). Assez rapidement j'ai introduit des cendres dans mes émaux, aujourd'hui je collecte certaines matières pour avoir plus d'autonomie et de connaissance sur leur compositions.
Aussi vous trouverez très peu de couleurs " vives" dans mes effets, plutôt des camaïeux de blancs grisés, bruns sombres, verts changeants, rouges briques, ...
Mes pièces sont cuites en oxydation ( four électrique ) à 1270°.
collections " d'émaux de terroirs " /
collectes de minéraux et argiles reliés à un périmètre,
cendres de bois et d'herbes locales.